Quand on découvre un élevage de Pure Race Espagnole, une chose surprend souvent les visiteurs : des poulains aux crins entièrement rasés et des juments à la crinière coupée, alors même que la race est célèbre pour sa crinière longue et soyeuse et sa queue ondulée. Loin d’être une fantaisie esthétique, la tonte des crins est une véritable tradition d’élevage, riche de sens. Voici tout ce qu’il faut savoir.
Une tradition d’élevage ibérique
La tonte des crins n’appartient pas en propre au Pure Race Espagnole. C’est un usage partagé par les élevages de la péninsule Ibérique : le Lusitanien, comme les autres races ibériques, a lui aussi ses traditions de tonte. Chez le PRE, elle est simplement très visible, parce qu’elle accompagne de près le travail de sélection et la présentation en concours.
Elle ne concerne pas tous les chevaux de la même façon : elle dépend surtout de l’âge, du sexe et de la destination de l’animal.
- Les jeunes, jusqu’à environ deux ans, ont la crinière et la queue rasées.
- Les juments ont la crinière rasée toute leur vie — y compris à l’âge adulte, et y compris lorsqu’on les présente en modèles et allures. La queue est rasée au niveau de la base pour des raisons d’hygiène (nous y revenons plus bas).
- Les étalons et les chevaux destinés à être montés voient au contraire leurs crins repousser passé deux ans, pour retrouver la crinière abondante qui fait l’image de la race.
C’est un geste d’éleveur, transmis dans les haras de la péninsule puis dans les élevages européens, et qui s’est maintenu parce qu’il rend de vrais services au quotidien.
Pourquoi raser la crinière et la queue ?
1. Une pratique avant tout pensée pour les jeunes
Jusqu’à environ deux ans, on aime que les poulains soient rasés. Et ce n’est pas qu’une question d’allure : il y a trois bénéfices concrets.
- Apprécier les rondeurs. Le Pure Race Espagnole est un cheval « tout en rondeurs » : encolure arquée, dos court et musclé, croupe arrondie. En retirant les crins, on dégage la ligne du dessus et toute la silhouette. Le regard n’est plus « cassé » par la crinière, et l’on lit beaucoup mieux la conformation et l’harmonie générale du jeune sujet.
- Favoriser une repousse plus fournie. Les éleveurs observent qu’un rasage régulier des jeunes est réputé favoriser une repousse plus dense et plus vigoureuse — un atout pour obtenir, à l’âge adulte, la crinière abondante qui fait la réputation de la race.
- Perdre les crins de « bébé ». La tonte permet d’évacuer les premiers crins du poulain, plus fins et irréguliers, au profit de crins d’adulte de meilleure qualité.
Beaucoup de novices ont d’abord besoin d’un temps d’adaptation face à ce toilettage, qui peut dérouter. Mais une fois l’œil habitué, on comprend qu’il s’agit d’un véritable outil d’élevage, pas d’un simple choix de coiffure. C’est d’ailleurs une excellente école du regard : rien ne forme mieux l’œil d’un éleveur qu’un jeune cheval dont on voit enfin la ligne sans artifice.
2. Une question d’hygiène chez la jument
Chez la jument, la tonte a aussi une fonction sanitaire. On rase les crins de la queue jusqu’au bas de la vulve, y compris chez l’adulte : cette zone reste ainsi propre et facile à entretenir, ce qui limite les souillures et facilite la surveillance, en particulier autour des chaleurs et de la mise bas.
C’est un point que les éleveurs apprécient particulièrement au printemps : une queue dégagée permet de repérer immédiatement un écoulement, un début de travail ou tout signe inhabituel, sans avoir à manipuler la jument.
3. Une tradition au niveau de l’encolure
On rase aussi fréquemment la crinière au niveau de l’encolure, par tradition. C’est un geste d’éleveur transmis de génération en génération, qui rejoint le premier objectif : apprécier plus facilement le modèle, l’attache d’encolure et la ligne du cheval.
4. Le toupet : gardé ou rasé, au cas par cas
C’est le point sur lequel les usages divergent le plus. Certains éleveurs conservent la mèche qui tombe entre les oreilles, d’autres la rasent — les deux se pratiquent autant l’un que l’autre, et aucun n’est la règle. Le choix dépend de l’éleveur, du mode de vie du cheval, et de la taille du toupet lui-même.
L’argument de ceux qui le gardent est simple : le toupet couvre le front et les yeux, exactement là où les mouches se posent en premier, et il fait écran au soleil — ce qui compte pour un cheval qui vit dehors une grande partie de l’année. À l’inverse, un toupet très fourni peut gêner la lecture de la tête et de l’attache d’encolure, et c’est souvent pour cette raison qu’on le retire.
La photo ci-dessous montre une championne du SICAB 2025 : crinière entièrement rasée, toupet conservé. C’est un exemple, pas une norme — on croise sur les mêmes rings des chevaux rasés toupet compris.

5. Une présentation attendue en concours morphologique
Ce que l’on fait sur les jeunes trouve naturellement son prolongement en concours. Lors des présentations de modèles et allures, la tonte permet au juge d’évaluer la morphologie sans interférence visuelle — la logique reste la même, du pré au ring.
La pratique diffère toutefois selon le sexe. Pour les juments, la crinière rasée est la règle de fait, à tout âge : une poulinière de dix ans est présentée rasée comme l’était la pouliche de deux ans. Les étalons, eux, sont généralement présentés crinière longue et entretenue, conformément à l’image emblématique de la race.
6. Respecter le standard… tout en le préparant
Voilà le paradoxe que l’on nous signale souvent : le standard officiel de la race, défini par l’ANCCE, valorise une crinière abondante, longue et soyeuse et une queue fournie, souvent ondulée. Pourquoi alors raser ?
La réponse tient à la destination du cheval, plus qu’à son âge. On laisse pousser les crins de ceux qui seront montés ou exhibés — chevaux de travail, chevaux de dressage, étalons de spectacle : passé deux ans, on cesse de couper pour que la crinière ait le temps de retrouver toute son abondance. Les juments, elles, restent rasées toute leur vie, y compris quand on les présente en modèles et allures : sur le ring morphologique, c’est justement l’absence de crins qui permet au juge de lire la ligne.
Autrement dit, la tonte ne s’oppose pas au standard. Le standard décrit le cheval abouti ; la tonte est l’outil de celui qui le sélectionne et l’élève.
Comment se pratique la tonte des crins, concrètement ?
Le geste est simple, mais il obéit à quelques usages bien établis.
- À la tondeuse ou aux ciseaux. La tondeuse donne un résultat net et régulier sur l’encolure ; les ciseaux permettent d’ajuster les finitions, notamment autour du garrot et à la naissance de la queue. Les deux sont indolores.
- Une reprise régulière. Les crins repoussent en permanence : selon la vitesse de pousse du sujet, on repasse tous les un à deux mois pour garder une ligne nette. Sur une jument entretenue à l’année, cela devient une simple routine de printemps et d’automne.
- Dans le calme, jamais dans l’urgence. Comme pour tout soin, on habitue le jeune cheval au bruit de la tondeuse progressivement. Un poulain accoutumé tôt se laisse tondre sans contention.
Bien menée, l’opération prend quelques minutes et fait partie des moments de manipulation qui participent, l’air de rien, à l’éducation du jeune cheval.
Et la protection contre les mouches et le soleil ?
C’est la question que se posent, à juste titre, la plupart des visiteurs. Les crins ne sont pas seulement décoratifs : la queue sert de chasse-mouches et la crinière protège l’encolure. La réponse tient en quatre points.
- Le toupet, quand il est conservé. Il couvre le front et les yeux, là où les mouches se posent en premier, et fait écran au soleil. C’est l’argument de ceux qui le gardent — mais, comme vu plus haut, le raser est tout aussi courant, et d’autres protections prennent alors le relais.
- Le fouet de la queue est conservé. Chez la jument adulte, on rase les crins de la base — la zone qui pose un problème d’hygiène — mais la longueur qui sert à chasser les insectes reste en place. C’est bien une tonte ciblée, pas une amputation de la queue.
- On adapte le calendrier. La tonte complète des jeunes se raisonne en fonction de la saison, pour ne pas laisser un poulain sans défense au plus fort de la période des insectes.
- L’environnement fait le reste. Des chevaux vivant en troupeau se protègent mutuellement — c’est le fameux comportement tête-bêche — et l’accès à des zones ombragées et à des abris naturels compte davantage, en pratique, que la longueur des crins.
Un élevage attentif ajuste toujours la tonte à la saison et à l’individu : c’est une tradition, pas un automatisme.
À ne pas confondre : tonte des crins et tonte du corps
Deux pratiques bien différentes portent le même nom dans le langage courant.
- La tonte des crins — celle dont parle cet article — concerne uniquement la crinière et la queue. Elle relève d’une tradition d’élevage et de présentation.
- La tonte du corps consiste à raser le poil d’hiver d’un cheval au travail, pour qu’il transpire moins et sèche plus vite. Elle relève de la gestion de l’effort, impose un couvre-cheval, et n’a rien à voir avec les usages de l’élevage espagnol.
Un poulain PRE aux crins rasés n’est donc pas un cheval « tondu » au sens sportif du terme : il porte tout son poil.
Qui est tondu, et jusqu’à quand ?
En pratique, on retient les repères suivants :
| Cheval concerné | Crinière | Queue | Pourquoi |
|---|---|---|---|
| Jeunes jusqu’à 2 ans | Rasée | Rasée | Apprécier les rondeurs, favoriser une repousse plus fournie, faire tomber les crins de « bébé » |
| Juments et poulinières, à tout âge | Rasée toute leur vie | Rasée jusqu’au bas de la vulve, fouet conservé | Hygiène et surveillance au quotidien ; et présentation en modèles et allures, où la jument reste rasée même adulte |
| Chevaux destinés à la monte et au spectacle | Laissée repousser dès 2 ans | Laissée repousser | Retrouver toute l’abondance attendue avant la mise au travail |
| Étalons adultes de présentation | Longue, entretenue | Longue, entretenue | C’est l’image emblématique du PRE, en modèles et allures comme en spectacle |
Le toupet, lui, ne suit aucune règle : selon l’élevage et selon le cheval, il est conservé ou rasé.
Un peu d’histoire et de contexte
Le Pure Race Espagnole est l’une des plus anciennes races de selle. Ses bases ont été posées au XVIe siècle, lorsque le roi Philippe II fit réunir les meilleurs étalons et juments dans les Caballerizas Reales de Córdoba, donnant naissance à une race emblème de l’Espagne. Ces écuries royales avaient une vocation explicite de sélection : on y jugeait les chevaux, on y comparait les modèles, on y construisait un type.
C’est dans cette culture du regard que s’enracine la tonte des crins. Là où l’on sélectionne, on cherche à voir ; et pour voir un cheval, il faut d’abord dégager sa ligne. Aujourd’hui, le standard et le Livre généalogique sont gérés par l’ANCCE, et la tonte s’inscrit dans cette même continuité : un savoir-faire transmis dans les élevages, au service de la sélection et de la mise en valeur du modèle.
Chez Le Gan Eden
Dans notre élevage de Basse-Normandie, près de Sées dans l’Orne, nos chevaux grandissent en semi-liberté, au rythme des saisons. Nous sommes adhérents de l’AECE et nous présentons nos sujets en concours morphologiques en France et en Belgique depuis 2022.
Chez nous, la tonte n’a rien d’un automatisme. Nous rasons ou non selon la saison, selon la destination du cheval, et selon l’avancement du jeune en manipulation : un poulain qui n’est pas prêt n’est pas rasé, et nous ne forçons pas. Beaucoup de nos chevaux d’un an et plus sont rasés ; nos poulains ne le sont pas tous, et pas à intervalles réguliers.
Si vous croisez nos poulains ou nos juments avec leur crinière rasée, vous savez désormais pourquoi. Pour découvrir la relève de l’élevage, rendez-vous sur notre page Jeune Génération ; pour rencontrer nos poulinières, sur notre Jumenterie ; et pour nos sujets disponibles, sur nos chevaux à vendre. Une question sur l’entretien des crins ou le choix d’un PRE ? Contactez-nous.